Le Mouvement Réformateur et le Centre Jean Gol sont en deuil. Hervé Hasquin, un des fondateurs du MR et père du Centre Jean Gol, nous laisse orphelins, mais riches de l’exigence intellectuelle qu’il a léguée à tous ceux qui ont travaillé à ses côtés.

Agé de 83 ans, Hervé Hasquin s’est éteint aujourd’hui, laissant une œuvre appréciable consacrée surtout à l’histoire belge et wallonne, et une empreinte profonde sur plusieurs grandes institutions du pays. Historien, universitaire et homme d’action, il aura incarné l’idée qu’un libéral authentique ne sépare jamais la réflexion de l’engagement ni le travail intellectuel de la construction des outils collectifs. Ses travaux sur le XVIIIᵉ siècle, sur la Belgique autrichienne, sur la mémoire de l’Occupation et sur les débats européens ont nourri la compréhension de notre histoire, en particulier dans sa dimension wallonne.

Né le 31 décembre 1942 à Charleroi dans une famille modeste, petit‑fils de mineur et fils de journaliste et écrivain, il aimait rappeler combien cet enracinement dans le monde ouvrier et dans l’école républicaine avait façonné son rapport au travail, à la connaissance et à l’ascension sociale. Docteur en lettres et en philosophie, spécialiste de l’histoire des religions et de la maçonnerie, formé à l’Université libre de Bruxelles, il s’est imposé comme un historien attentif aux trajectoires de la Belgique, de ses régions et de ses élites.

À l’ULB, il fut d’abord un chercheur du FNRS puis un grand professeur d’université, exigeant et reconnu, avant de devenir recteur puis président de son conseil d’administration. Il a joué un rôle important dans le développement et le rayonnement de l’ULB, défendant une conception élevée de l’institution académique, lieu de savoir, de liberté de pensée et de laïcité On lui doit aussi la création de la première chaire de maçonnologie avec le soutien du Grand Orient de Belgique.

Dans sa jeunesse, il a œuvré avec Jean Gol et toute la génération des fondateurs, à créer et développer le PRL et puis le MR. Conseiller communal, président de CPAS, sénateur, député, ministre, Ministre‑président de la Communauté française de 1999 à 2004, il a exercé des responsabilités à tous les niveaux au sein des institutions francophones du pays, cherchant toujours à inscrire l’action politique dans la durée et à l’éclairer par l’histoire.

Homme de gouvernement autant que bâtisseur, Hervé Hasquin fut aussi un gestionnaire très avisé. Là où il assumait des responsabilités exécutives, il s’employait à redresser les comptes, à rétablir des équilibres budgétaires et à consolider les fondations financières des institutions dont il avait la charge. Il considérait que l’invention et la réforme n’avaient de sens que si elles s’inscrivaient dans une gestion rigoureuse, capable de garantir la pérennité des projets qu’il lançait. Dans toutes les instances où il a siégé, il a travaillé à mettre en place des structures capables d’accueillir la réflexion, de l’organiser et de la prolonger dans le temps. Son rôle à l’Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux‑Arts de Belgique fut particulièrement marquant : en tant que Secrétaire Perpétuel, il a donné un nouveau souffle à l’Académie, en encourageant son ouverture à la société, le dialogue entre disciplines et le renouvellement des thèmes abordés.

Dans cet esprit, Hervé Hasquin a été à l’origine du Centre Jean Gol, créé en 2005 sous la présidence de Didier Reynders, afin de doter le libéralisme belge d’un véritable centre d’études. Il entendait faire de cette structure un lieu de réflexion, de production d’analyses et de dialogue avec la société, capable d’inscrire l’action politique dans une perspective idéologique assumée. Le Centre Jean Gol s’est construit sur cette volonté de relier doctrine et pratique, histoire et décision.

Premier administrateur délégué du Centre Jean Gol, il en a assuré le lancement et la structuration, en mettant en place des habitudes de travail rigoureuses et une culture du débat approfondi. Bourreau de travail, il a encouragé les rencontres entre chercheurs, responsables politiques et acteurs de terrain, convaincu que le libéralisme devait se nourrir de l’échange et de l’examen critique. Surtout, il a donné au Centre Jean Gol une éthique intellectuelle exigeante : refusant, disait‑il, de flatter le parti ou de consentir la moindre compromission avec la vérité, il obligeait ses collaborateurs à toujours consulter les meilleurs professeurs, experts et intellectuels, indépendamment de leur identité politique.

Cette éthique, qu’il plaçait au‑dessus de toute loyauté partisane, est son véritable testament spirituel pour le Centre Jean Gol. Jusqu’au bout, il a insisté pour que la réflexion doctrinale se construise dans le dialogue avec des voix diverses, parfois critiques, mais honnêtes intellectuellement. Elle constitue aujourd’hui un leitmotiv pour tous ceux qui poursuivent le travail engagé au sein du Centre.

Comme historien et essayiste, Hervé Hasquin s’est illustré par des ouvrages sans tabous sur Léopold III et sur la mémoire de l’Occupation. Il y dénonçait quelques intellectuels célèbres ayant collaboré avec l’occupant et les complicités et silences qui ont entouré les engagements d’intellectuels communistes français restés trop longtemps aveugles face aux crimes de l’URSS, de Mao ou de Fidel Castro, et interroge la responsabilité de ceux qui ont préféré le confort des illusions à la lucidité. Ses mémoires, au style truculent, constituent une autre facette marquante de son œuvre. Il y livre des révélations sur la vie politique à l’époque où il était aux affaires, mêlant portraits, anecdotes et analyses acérées.

Dans sa plus grande œuvre historique, « Louis XIV contre l’Europe du Nord », Hervé Hasquin démontre la force des démocraties libérales encore balbutiantes contre le centralisme monarchique alors triomphant et y déploie une vision ample des rapports de force continentaux, attentive aux stratégies, aux alliances et aux imaginaires politiques. Cet ouvrage restera un jalon important de sa production d’historien.

Hervé Hasquin fut un excellent orateur et un conférencier apprécié, capable de captiver son public par la clarté de son propos et la vigueur de ses démonstrations. Forte personnalité, il pouvait se montrer féroce avec ses adversaires, qu’il combattait avec des arguments affûtés et une détermination assumée, soucieux de ne pas édulcorer les désaccords. Mais avec ses nombreux amis – appartenant à tout le spectre politique – avec ses collaborateurs et avec ses proches, il était une personnalité attachante, pleine d’appétit, de vie, d’esprit et d’humour. Ses colères étaient légendaires et son rire tonitruant. Ceux qui l’ont côtoyé se souviennent de ces éclats, qui disaient la passion avec laquelle il abordait les sujets qui lui tenaient à cœur. Brillant causeur, amateur de football, il commentait avec passion les matches du week‑end avec ses collaborateurs, mêlant analyses politiques et discussions sportives avec une même intensité.

La disparition d’Hervé Hasquin laisse un vide dans le paysage intellectuel et politique francophone belge, et plus particulièrement au Mouvement Réformateur et au Centre Jean Gol, qui perdent un fondateur et un père. Pour celles et ceux qui se réclament de son héritage, le meilleur hommage sera de poursuivre le travail qu’il a amorcé : penser la Belgique avec lucidité, faire vivre un libéralisme éclairé, placer l’honnêteté intellectuelle au‑dessus de toute autre considération et continuer à bâtir des institutions ouvertes, exigeantes et durables.