En ouvrant le colloque du Centre Jean Gol sur la souveraineté énergétique le 19 juin à Herstal, le Président du Centre Jean Gol et du MR Georges-Louis Bouchez a d’emblée affirmé que l’énergie est le fondement même de notre modèle de société. Toute notre civilisation repose sur un accès à une énergie abondante et bon marché. C’est ce modèle qui a rendu possible l’essor industriel, les gains de productivité et, in fine, la construction du modèle social européen. Le président le rappelle sans détour : « Ce ne sont pas les syndicats qui ont obtenu les congés payés, mais le pétrole. »
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En synthèse, le président rappelle que depuis le début des années 1990, l’Europe a pris une direction radicalement différente de celle des États-Unis ou de la Chine. En pariant sur une économie purement tertiaire et en croyant pouvoir s’acheter une conscience en délocalisant sa pollution, elle a choisi la voie de la fiscalité et de la réglementation toujours plus lourdes, pendant que ses concurrents maintenaient des énergies fossiles bon marché pour alimenter leur croissance. Le résultat est sans appel : l’Europe est passée de 25% à 9% de la production de richesse mondiale entre 1990 et aujourd’hui, tout en ne représentant plus que 6 à 8% des émissions mondiales de CO₂. Cette corrélation entre consommation d’énergie et création de richesse n’est, selon Georges-Louis Bouchez, « pas du tout un hasard ».
Face à ce constat, Georges-Louis Bouchez a exposé des plusieurs priorités.
La première est de sauver et de relancer le nucléaire : arrêt du démantèlement, due diligence complète du parc existant, lancement de nouveaux projets.
La deuxième est d’investir massivement dans le réseau électrique (lignes à haute tension et distribution domestique), avec un engagement : le gouvernement wallon se positionnera sur la boucle du Hainaut avant le 21 juillet. « C’est complètement fou qu’aujourd’hui on ne soit plus capable de construire des lignes à haute tension », tranche-t-il.
La troisième priorité est d’arrêter d’augmenter le prix des énergies fossiles. Avec une croissance à 0% et une inflation à 3,5%, alourdir encore la fiscalité énergétique risquerait, prévient-il, de faire basculer l’économie dans la décroissance « un modèle rêvé pour quelques philosophes, mais pas pour notre population ».
Le Président appelle également à suspendre ou étaler dans le temps les législations ETS2, REC3 et PEB4, dont l’entrée en vigueur ferait mécaniquement exploser les prix, jusqu’à rendre les 2 euros le litre à la pompe le tarif ordinaire. Il pointe au passage l’incohérence de responsables politiques qui défendent les énergies renouvelables au parlement tout en déposant des recours contre les éoliennes dans leur propre commune : « Il va falloir que tout le monde ait un peu de cohérence et de courage sur le sujet. »
Enfin, le président a replacé l’enjeu énergétique dans sa dimension géopolitique. Garantir notre approvisionnement implique de nouer des accords solides avec le Qatar, l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis et les États-Unis, et donc de « réfléchir davantage à nos intérêts stratégiques plutôt que d’avoir de grands élans humanistes qu’on n’est pas capable d’assumer derrière ».
Ce qui se joue derrière la question énergétique, c’est l’avenir de l’industrie, notre bien-être collectif et, « de façon existentielle, notre souveraineté ». « Il est complètement illusoire, conclut-il, de faire croire qu’on va redéployer l’industrie si on ne s’occupe pas sérieusement de notre approvisionnement énergétique. »
Retrouvez ci-dessous l’intégralité de son discours prononcé à le 19 juin à Herstal
Merci, bonjour à toutes et à tous. Merci beaucoup pour votre présence. Merci beaucoup pour votre accueil dans ce très beau lieu. Je pense qu’on est vraiment dans les meilleures conditions pour une journée d’étude. Une journée d’étude sur un thème qui est extrêmement important, puisque j’ai coutume de dire que c’est sans aucun doute le thème le plus important, en réalité, du débat politique et du choix de société.
Parce qu’en fait, l’énergie, ce n’est pas uniquement un enjeu industriel, c’est une question civilisationnelle. Toute notre société aujourd’hui est basée sur une énergie abondante et bon marché. Ça, en tout cas, c’est le modèle de départ. Le modèle de départ de notre société, c’est de pouvoir consommer beaucoup d’énergie et que cette énergie soit accessible, ce qui a permis le développement de l’industrie, qui a permis le développement de notre bien-être et de notre qualité de vie. J’ai coutume de dire que ce ne sont pas les syndicats qui ont obtenu les congés payés, mais c’est le pétrole, en fait. Parce qu’en réalité, c’est à partir de cette consommation abondante d’énergie qu’on a eu des gains de productivité et de production tellement élevés qu’on a pu commencer la répartition des richesses, qui a permis alors de créer le modèle social et l’économie de services que nous connaissons.
Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que le moteur et le point de départ d’une économie, c’est son industrie. Et pour qu’une industrie fonctionne, elle a besoin d’énergie. Ça paraît un peu banal, pour certains d’entre vous, que de dire ça, mais il faut quand même savoir que ce n’est pas du tout la direction que l’Union européenne a choisie depuis la fin des années 80, début des années 90. Au début des années 90, on a considéré qu’on allait être une économie dite tertiaire, c’est-à-dire une économie uniquement de services. Et certains nous ont vendu l’idée que nous pourrions avoir des industries en Chine, et que nous, en fait, on s’occuperait des parcs d’attraction et des agences de voyages.
Cette logique-là ne peut pas fonctionner. Parce qu’il n’y a pas de services qui peuvent être développés si on n’a pas d’industrie. À cela s’est bien évidemment ajouté le défi climatique, où l’on a cru qu’en réalité on allait pouvoir s’acheter une conscience en délocalisant notre pollution. Le choix qui a été fait, c’est plus de réglementation, plus de fiscalité, en se disant que, grâce à ça, on allait avoir une évolution des comportements. La réalité, c’est que la seule évolution de comportement qu’on a eue, c’est un développement de l’industrie aux États-Unis, un développement de l’industrie en Chine, une augmentation des émissions de CO₂ en Chine, qui continue à être le cas aujourd’hui, et une Europe qui représente aujourd’hui 6 à 8% des émissions de CO₂ au niveau mondial. Mais c’est très intéressant, parce que dans le même temps, nous sommes passés, entre 1990 et aujourd’hui, de 25% de la production de la richesse mondiale à 9%. Et le fait que les deux chiffres – émissions de CO₂ et création de richesse – soient en corrélation n’est pas du tout un hasard.
En réalité, si vous regardez vos courbes de consommation d’énergie et vos courbes de production, en général, elles sont proches. Et aujourd’hui, comme l’énergie est carbonée, fatalement, ça émet du CO₂. Alors, des défis ? Bien évidemment, on va devoir passer à une transition. Mais cette transition, malheureusement, aujourd’hui, l’Europe n’est pas la mieux armée pour la faire. Pourquoi ? Parce que nous avons choisi une stratégie qui est très différente de celle des États-Unis et de la Chine. Les États-Unis et la Chine ont continué à maintenir des énergies fossiles bon marché tout au long des dernières années. Ça leur a permis d’avoir des taux de croissance qui ont généré la richesse, laquelle permet d’investir dans la transition.
Nous, on a, en fait, inversé l’ordre des choses. On a d’abord fait en sorte que l’énergie fossile soit extrêmement chère. Et donc, on a rajouté toute une série de fiscalités, parce qu’on considère qu’elle est bon marché. Globalement, elle reste deux fois plus chère qu’aux États-Unis ou en Chine. Et donc on a mis des taxes, toujours plus de taxes, soi-disant pour sauver la planète. Et on s’est dit : « Mais ce n’est pas grave, les gens, comme ça, ils vont changer. D’habitude, ils vont changer de comportement, ils vont changer de technologie. » Dans les faits, le problème, c’est que la technologie vers laquelle on devait changer, essentiellement électrique, on n’avait pas les investissements qui étaient prêts, ni les infrastructures.
Si vous ajoutez à cela de l’amateurisme autour du nucléaire – qui est de l’amateurisme olympique – on se retrouve aujourd’hui, si on veut que les gens puissent changer, à devoir investir 10 milliards d’euros sur notre réseau électrique, à investir de nombreux milliards pour construire des réacteurs nucléaires. Et derrière, nous devons également avoir des investissements privés, que ce soit dans les entreprises – certaines l’ont déjà fait – mais aussi au niveau des particuliers pour basculer, par exemple, sur des pompes à chaleur, alors qu’aujourd’hui on est quand même essentiellement sur du chauffage qui utilise du gaz ou des cuves à mazout.
Donc que devons-nous faire à court terme ? Parce qu’une réflexion qui m’était faite avant de rentrer, c’est de dire : « En fait, vous avez le ministre de l’Énergie partout, donc c’est à vous de jouer. » C’est vrai. Première chose qui a été faite : c’est déjà de sauver le nucléaire. On arrête le démantèlement, on fait une due diligence de l’ensemble du parc, on essaie de relancer plus de réacteurs, on lance de nouveaux projets. Premier paramètre. Deuxième paramètre : c’est l’investissement dans le réseau. Il y a bien évidemment le réseau de distribution domestique. Il y a aussi la captation de l’énergie via les lignes à haute tension pour pouvoir l’amener dans ces maisons. C’est la raison pour laquelle le gouvernement wallon se positionnera avant la fin de l’été sur la boucle du Hainaut. Je sais qu’il y en a qui ne veulent pas donner des dates. Moi, j’espère bien que ce sera même avant le 21 juillet, si pas au plus tard avant le mois de septembre.
Mais c’est quand même complètement fou qu’aujourd’hui on ne soit plus capable de construire des lignes à haute tension. Dans les années 70, on construisait des lignes à haute tension de façon normale. Et aujourd’hui, tout devient un problème. Mais il faut quand même bien se rendre compte d’une chose : on ne peut pas amener de l’électricité chez les gens s’il n’y a pas de lignes à haute tension. Donc les politiques sont un peu inconsistants en la matière. C’est comme tous ceux qui, au parlement, défendent la main sur le cœur les éoliennes, mais quand ils retournent dans leur commune comme conseillers communaux, échevins ou bourgmestres, sont les premiers à déposer des recours contre l’installation des éoliennes parce qu’ils trouvent que les éoliennes, c’est super, mais justement pas à cet endroit-là. À côté, ça aurait été bien. Mais là, vraiment sur ma commune, ça, c’est quand même un peu problématique. Donc il va falloir aussi que, dans ce débat, tout le monde ait un peu de cohérence et de courage sur le sujet.
Troisième aspect : on doit surtout faire en sorte d’arrêter d’augmenter le prix des énergies fossiles. Je sais que c’est hyper contraire à tous les discours qui sont posés. Vous êtes traité de climato-sceptique si vous dites ça. Mais aujourd’hui, si on augmente le coût des énergies fossiles, on n’a déjà pas de croissance. Donc, dernier trimestre : 0% de croissance, inflation à 3,5%. Et donc vous voyez à quel point l’énergie détermine notre modèle économique. Mais quand vous avez une telle situation économique, si vous continuez à augmenter le prix de l’énergie, vous allez continuer à augmenter votre inflation. Et faire en sorte que, peut-être – alors là, qu’on n’ait plus de croissance, c’est une chose. Mais si on commence à avoir de la décroissance, on rentre dans un modèle rêvé pour quelques philosophes, mais je peux vous dire que, pour notre population, ça ne va pas être le rêve du tout.
Et donc, ce qui est vraiment fondamental – et ce sont des positions qui ne sont pas nécessairement majoritaires aujourd’hui publiquement, même si, dans les coulisses, tout le monde vous dit qu’on a raison – c’est de faire en sorte que les législations ETS2, REC3, PEB4 n’entrent pas en vigueur, ou en tout cas soient étalées dans le temps, en particulier pour REC3 et PEB4, qui risquent d’avoir comme conséquence un accroissement des prix. Et ce n’est pas « qui risque », c’est « qui va avoir pour conséquence » un accroissement des prix de l’énergie. Par exemple, les 2 € du litre à la pompe deviendront le prix classique si jamais l’ensemble de ces législations devait entrer en vigueur.
Il faudra également, avec les gains de croissance, faire les investissements nécessaires : les investissements qui doivent être faits par les pouvoirs publics, mais aussi – et surtout – avec le privé. Et il n’est pas impossible, avec des nouvelles technologies comme les SMR, que de tels financements soient aussi pris en charge, en partie à tout le moins, par des entreprises qui ont des besoins accrus d’énergie.
Mais en tout cas – et je terminerai par là, parce que le but n’est pas de faire une conférence, mais un propos introductif, même si vous voyez que ça ouvre beaucoup de débats – ce qui est certain, c’est qu’il est complètement illusoire de faire croire que l’on va redéployer l’industrie si on ne s’occupe pas sérieusement de notre approvisionnement énergétique. Ça veut dire en garantir l’accès, raison pour laquelle nous devons avoir des accords avec des pays comme le Qatar, l’Arabie Saoudite, les Émirats, les États-Unis, et que donc, dans notre politique internationale, on doit un peu plus réfléchir à nos intérêts stratégiques plutôt que d’avoir de grands élans en termes humanistes, mais qu’on n’est pas capable d’assumer derrière.
D’ailleurs, parenthèse, je ne sais pas si vous avez remarqué, mais avant, pour l’Occident, mener une guerre était quelque chose d’intolérable quand on avait des soldats qui meurent. Aujourd’hui, mener une guerre est devenu complètement intolérable quand vous avez le prix à la pompe à essence qui augmente. Ça vous donne une grande idée de la fragilité de notre société. Une très grande idée de la fragilité de notre société, qui est très bien perçue par les autres régions du monde. Et donc c’est très bien d’avoir beaucoup de valeurs, de faire des leçons au reste de la planète, mais il faut toujours avoir les moyens des leçons qu’on donne. Et aujourd’hui, je n’ai pas le sentiment qu’on ait réellement les moyens, pour de nombreuses raisons. Mais en tous les cas, cet enjeu de sécurisation en matière d’approvisionnement est essentiel.
Son accessibilité, donc la question du coût, l’est tout autant. Parce que ce qui se joue derrière cela, c’est l’avenir de l’industrie, plus fondamentalement notre bien-être et, de façon existentielle, notre souveraineté. Je pense que la journée d’aujourd’hui sera extrêmement enrichissante et passionnante. Je vous laisse entre les mains de Rémy Leboutte.



