Le Mouvement Réformateur a choisi d’inviter Roland Duchâtelet comme invité de marque du secteur industriel pour donner la parole à un entrepreneur qui, depuis plus de 35 ans, vit la mondialisation, la concurrence fiscale et la transition énergétique depuis le cœur de l’industrie technologique, notamment comme administrateur de Melexis et de XFAB, 2 entreprises belges de pointe cotées en bourse. En l’écoutant, il ne s’agit pas seulement de commenter l’actualité économique, mais de comprendre, avec un acteur de terrain, ce que la Belgique doit corriger si elle veut rester un pays où il fait bon produire, investir et innover.

Roland Duchâtelet a d’abord remercié notre parti, le Mouvement réformateur, de donner une place centrale aux industriels, regrettant que ce soit trop rare dans le débat politique, alors que « c’est quand même le monde industriel qui génère le bien-être collectif ». Il a rappelé comment de nombreuses entreprises belges sont devenues mondiales : Anheuser-Busch InBev, Umicore, et bien sûr Melexis, dont les deux tiers du chiffre d’affaires se réalisent aujourd’hui en Asie, preuve qu’une entreprise belge peut conquérir des marchés lointains si le cadre lui permet de croître. Pour Roland Duchâtelet, cette internationalisation n’est pas un luxe, c’est une condition de survie dans un marché élargi à près de 5 milliards de consommateurs depuis la chute du mur de Berlin.

Revenant sur cette date charnière de 1989, Roland Duchâtelet a montré comment, en quelques décennies, le monde capitaliste est passé d’un club restreint (États-Unis, Europe de l’Ouest, Japon, Corée du Sud) à une économie véritablement globale, incluant la Russie, la Chine, l’Inde et bien d’autres pays. Cette ouverture a créé des opportunités immenses, mais aussi une concurrence féroce. C’est dans ce contexte qu’ont eu lieu les grandes vagues de délocalisation : non seulement parce que les salaires étaient plus bas à l’Est ou en Asie, mais surtout parce que les impôts sur le travail y étaient beaucoup moins élevés qu’en Belgique. Pour Roland Duchâtelet, l’État belge a, à cette époque, mal géré sa fiscalité en surchargeant le travail, poussant de facto les entreprises à faire leurs calculs et à déplacer une partie de leur production pour rester compétitives.

Roland Duchâtelet a ensuite replacé la trajectoire industrielle de la Belgique dans une perspective historique plus longue, rappelant que notre pays a été l’un des tout premiers foyers de la révolution industrielle après le Royaume-Uni, grâce à ses atouts géographiques et minéralogiques, en particulier en Wallonie. Charbon, acier, sidérurgie : la Belgique a été un fournisseur important, jusque dans les chemins de fer russes au début du XXe siècle. Il a rappelé aussi, en remontant jusqu’à Napoléon, à quel point la situation a changé en 200 ans : à l’époque, pas de budgets publics structurés, pas de dette publique comparable à celle d’aujourd’hui, au point que Napoléon a dû vendre la Louisiane faute d’instruments financiers modernes. Cette mise en perspective lui permet de dénoncer une illusion répandue : beaucoup de citoyens pensent que le monde a toujours été comme il est aujourd’hui, et surtout qu’il restera identique dans 50 ans, comme si les grandes ruptures technologiques, économiques et géopolitiques appartenaient au passé.

Au cœur de son propos, Roland Duchâtelet a longuement évoqué la sécurité sociale, née après la Seconde Guerre mondiale, qu’il décrit comme une alliance historique réussie entre travailleurs, entrepreneurs et responsables politiques pour créer un bien-être économique et social durable. Il observe cependant que le système a profondément évolué : alors que les pensions publiques payées par l’État étaient quasi inexistantes dans les années 1950, elles concernent aujourd’hui une part considérable de la population, avec des allocataires sociaux qui représentent désormais près de 39% contre 2% en 1953. En entrepreneur, Roland Duchâtelet pose la question qui fâche : ce modèle est-il encore finançable à long terme dans un pays où la base productive se réduit et où des groupes comme le sien n’emploient plus que 1 500 personnes en Belgique sur un total de 8 000 salariés dans le monde ?

Sur la transition climatique, Roland Duchâtelet se montre à la fois engagé et lucide. Il rappelle que l’Europe a été en première ligne pour réduire ses émissions, investissant massivement dans les énergies renouvelables et la décarbonation, ce qu’il a lui-même fait dans ses entreprises en installant des panneaux solaires et en réduisant leur empreinte carbone. Mais il souligne que cet effort européen a un coût : l’énergie est aujourd’hui environ deux fois moins chère en Chine et trois fois moins chère aux États-Unis qu’en Europe, ce qui pénalise directement la compétitivité de l’industrie européenne, notamment les sites gros consommateurs d’énergie. Ajouté à des coûts de transport plus élevés, cela crée un handicap structurel que les politiques doivent avoir le courage de regarder en face.

Roland Duchâtelet a également mis en lumière une autre dérive : l’explosion de l’emploi dans certains secteurs publics sans gains de productivité apparents, en particulier dans l’enseignement. Il relève qu’on est passé d’environ 83 000 emplois dans l’enseignement public en 1953 à plus de 417 000 aujourd’hui, alors que, dans l’industrie, les emplois ont diminué fortement pour une production bien supérieure grâce aux gains de productivité. Sa question, volontairement provocatrice, est simple : « Où est la productivité dans l’enseignement ? ». Ce constat l’amène à plaider pour une gestion des services publics inspirée de celle des entrepreneurs : regarder les chiffres, mesurer l’efficacité, assumer des décisions quand les comptes sont dans le rouge.

En évoquant le rôle des responsables publics, Roland Duchâtelet constate qu’« on voit aujourd’hui un renouveau » avec des ministres qui considèrent le service qu’ils dirigent comme s’il s’agissait de leur propre entreprise, avec un sens accru des responsabilités et de la rigueur. C’est précisément cette culture, orientée sur les résultats, les priorités, la soutenabilité, qu’il appelle de ses vœux pour l’ensemble de l’action publique, en Belgique comme en Europe.

Il a conclu en remerciant le MR pour l’invitation et en souhaitant une bonne continuation au congrès, laissant derrière lui un message précis : si la Belgique veut rester un pays industriel, technologique et prospère, elle doit revoir sa fiscalité sur le travail, garantir une énergie compétitive et gérer ses services publics avec la même discipline que les entreprises.