Réunie exceptionnellement ce jeudi pour un échange de vues avec le Ministre de l’Intérieur, Bernard Quintin, la commission de l’Intérieur de la Chambre s’est penchée sur les incendies dans les Hautes Fagnes. Bourgmestre de Jalhay et députée fédérale, Victoria Vandeberg y a livré un témoignage nourri par son expérience au centre de crise provincial de Vottem et sur le terrain. Elle a rendu hommage aux personnes mobilisées et vivement dénoncé ceux qui « font du théâtre politique » alors que la crise n’est pas encore terminée.
Depuis vendredi, j’ai vécu cette crise de l’intérieur. Comme bourgmestre de Jalhay, commune directement touchée par le feu, mais aussi au centre de crise provincial de Vottem et sur le terrain, où j’ai vu la chaîne de commandement se mettre en place, les décisions se prendre et les moyens arriver.
J’ai vu ce que signifie combattre un incendie de cette ampleur : la tourbe qui continue à se consumer, le vent qui tourne et peut faire repartir un foyer, un terrain difficile d’accès, parfois inaccessible, qui oblige les équipes à s’adapter en permanence.
J’ai vu des agriculteurs arriver avec leurs propres citernes pour participer à l’effort collectif. J’ai vu des femmes et des hommes se relayer, dormir quelques heures, puis repartir.
Une phase provinciale a été déclenchée. Les services se sont coordonnés. Des villages ont été évacués préventivement et des populations mises en sécurité. Malgré près de 3 000 hectares parcourus par le feu, aucune habitation n’a été détruite et aucune victime n’est à déplorer.
Ce résultat, nous le devons avant tout à celles et ceux qui se sont mobilisés.
Aux pompiers venus des quatre coins du pays et aux renforts étrangers. Aux militaires, à la Protection civile, à la police et aux agents du Département de la nature et des forêts. Aux agriculteurs, aux entrepreneurs et aux bénévoles. À la Croix-Rouge, à l’aide médicale urgente, au CORTEX, aux services psychosociaux, à la SWDE, au SPW barrages et à tous les services mobilisés.
Je pense également aux équipes communales, aux personnes présentes au centre de crise et à celles et ceux qui assurent la coordination, la logistique et le ravitaillement. À toutes celles et ceux qui prennent des décisions, anticipent, surveillent et organisent.
Mais, depuis plusieurs jours, je regarde aussi autre chose.
Je regarde une Fagne qui brûle. Notre Fagne. Ma Fagne.
Heure après heure, un paysage que nous connaissons, que nous parcourons, que nous aimons et que nous protégeons s’est consumé sous nos yeux. Je ne vais pas faire semblant : c’est difficile, c’est violent. Il y a quelque chose de profondément douloureux à voir partir en fumée une partie d’un patrimoine auquel nous sommes profondément attachés.
Mais j’ai également vu la réponse se mettre en place. Rapidement.
Les moyens ont été déployés, les renforts sont arrivés et le dispositif a été adapté aux vents changeants ainsi qu’à l’évolution des foyers. Lorsque les moyens terrestres ne suffisaient plus, des moyens aériens belges et européens sont venus appuyer les équipes au sol.
Oui, la Belgique a fait appel à la solidarité européenne. Ce n’est pas un aveu de faiblesse : c’est précisément l’objet du mécanisme européen, qui permet de mutualiser rapidement les capacités disponibles face à une catastrophe majeure.
Le ministre de l’Intérieur s’est également rendu sur place. Ce n’est pas un argument partisan, mais un fait : les autorités fédérales étaient présentes et les moyens ont été mobilisés en appui de la gestion de crise.
Sommes-nous invulnérables ? Non.
Mais avions-nous manqué d’anticipation ? Non plus.
Car se préparer ne permet évidemment pas d’éviter chaque crise.
Mais ce qui manque aujourd’hui dans ce débat, c’est peut-être un peu de réalité. La Fagne était particulièrement sèche. C’est un milieu immense, spécifique et tourbeux, où, à certains endroits, ni les véhicules ni même les hommes ne peuvent intervenir.
C’est cette réalité qu’il faut garder à l’esprit lorsque j’entends aujourd’hui tant de certitudes.
Les Canadairs. Les F-35, devenus une unité de mesure à laquelle on compare désormais tout. « Il aurait fallu fermer les Fagnes depuis un mois. » « Avec nous, cela se serait passé autrement. »
À un moment donné, il faut arrêter.
Le débat s’est transformé en cirque, où chacun arrive avec sa solution miracle plusieurs jours après les faits. Certains semblent avoir découvert la Fagne ce week-end, sur une carte ou à travers les images diffusées sur les réseaux sociaux. Des commentateurs de salon expliquent ce qu’il aurait fallu faire à celles et ceux qui connaissent ce territoire, qui y travaillent quotidiennement et qui étaient sur place lorsque le feu s’est déclaré.
Il y a une forme d’indécence à réclamer déjà des commissions et des comptes définitifs alors que la crise n’est pas terminée et que des équipes sont encore sur le terrain. Il y aura un temps pour les questions et pour l’analyse. Elles sont légitimes et nécessaires. Mais vouloir tout juger immédiatement, c’est confondre le contrôle démocratique avec l’exploitation politique d’un événement encore en cours.
Entendre certains prétendre qu’avec une autre couleur politique, les pompiers auraient été meilleurs, les agriculteurs seraient arrivés plus tôt ou la sécheresse aurait disparu : quelle ignominie.
C’est insultant pour toutes celles et ceux qui étaient sur place et pour ceux qui ont assumé leurs responsabilités.
Nous devrons évidemment parler de nos capacités aériennes, de la prévention, de la gestion de nos espaces naturels et de notre niveau de préparation. Ces questions méritent une analyse sérieuse, fondée sur le retour d’expérience de celles et ceux qui ont réellement géré cette crise. Il faudra en tirer tous les enseignements, sur la base des faits et non de certitudes reconstruites après coup.
Alors oui, moi aussi, je suis en colère. J’ai vu brûler notre Fagne.
Mais ma colère n’est pas dirigée vers celles et ceux qui étaient sur place ou qui ont assumé leurs responsabilités. Elle est dirigée vers ceux qui utilisent cette crise pour faire du théâtre politique, vers ceux qui font déjà campagne sur des cendres encore chaudes.
Car, pendant plusieurs jours, malgré le feu, malgré la sécheresse et malgré un terrain que l’on ne commande pas, ils ont tenu la ligne.
À eux, merci.



